Ces alsaciens, célèbres inconnus : John William (Ernest Armand Huss).

Après notre article consacré à l’héroïque jeunesse de Marcel Weinum, il est temps à présent de rendre hommage à un autre alsacien au parcours hors normes : John William, de son vrai nom Ernest Armand Huss, la destinée tragique et glorieuse d’un jeune Métis né de père alsacien et de mère ivoirienne. De la naissance dans la colonie française de Côte d’Ivoire, à l’enfance en France métropolitaine, aux tragiques déchirements familiaux de la seconde guerre mondiale, Ernest « William » Huss passera une année dans les camps de concentration nazis, après avoir été arrêté, torturé par la Gestapo, puis convaincu « d’acte de résistance » par les autorités allemandes occupant alors la France. Il devient une vedette de la chanson française quelques années plus tard.

Rescapé miraculeux des enfers psychologiques de la seconde guerre mondiale, il se lance dans la chanson de variété dès l’après-guerre, et connait rapidement un succès considérable. En effet, le jeune alsacien, doté d’une voix grave et puissante, était déjà réputé pour ses talents de chanteur parmi ses camarades de détention dans le camp de concentration de Neuengamme. Et dire que ce n’est que tout récemment, un an peut être, que j’ai découvert avec stupeur cette trajectoire dramatique, mais fabuleuse d’un autre alsacien dont la seule vie pourrait être l’œuvre d’un romancier de talent, à l’instar des Marcel Weinum ou des Conrad Kilian, une trajectoire magnifique à travers un siècle de cauchemars : Ernest Armand Huss, alias John William.

Le jeune Ernest nait le 9 octobre 1922 à Grand-Bassam, joli village côtier de la colonie française de Côte d’Ivoire. Son père, Ernest Charles Huss, aurait été un  « colon »alsacien de condition relativement modeste, et dont on ne connait pas exactement la fonction, ni la raison de la présence en Côte d’Ivoire à cette époque. Probablement un jeune sous-administrateur ou secrétaire quelconque. Sa mère, Henriette Amoussan, est une jeune Akan à qui l’on va très rapidement et cruellement enlever l’enfant, qui à 18 mois est envoyé par son père en France. Ernest Huss passe alors son enfance en Seine-et-Marne, chez une parente de son père. Il est ensuite envoyé dans un pensionnat où il demeure presque jusqu’à 17 ans, âge auquel il devient apprenti ajusteur-outilleur dans l’automobile, à Boulogne-Billancourt. De toute évidence, il n’est alors pas promis à un avenir des plus intéressants à un tel poste d’ouvrier, alors qu’il n’a pas encore 18 ans quand la guerre éclate en 1939.

De plus en plus éloigné de sa famille éclatée, il connait des années difficiles à partir de 1943 alors qu’il est enrôlé de force durant l’été comme tant d’autres jeunes français, au Service Civique Rural en Charente-Maritime. Il part ensuite pour Montluçon où il travaille comme ouvrier dans une usine d’équipements aéronautiques, destinés aux appareils allemands. Quelques mois plus tard, en Mars 1944, il est arrêté et soumis à la torture par la Gestapo, après un attentat survenu quelques jours plus tôt à l’atelier où il travaillait. De fait, Ernest avait été convaincu de participation à l’acte de résistance terroriste en permettant la mise en place du dispositif à l’usine par un jeune collègue. Malgré son supplice, Ernest Huss ne donnera aucun nom. Il sera donc déporté au camp de Neuengamme, dans la région de Hambourg, où il demeure de Mars 1944 à Mai 1945. C’est dans ce contexte qu’il prend conscience de son talent lyrique, en donnant la chanson à ses codétenus.

Il est transféré de son camp vers Lubeck à partir d’avril 1946, avec 10000 autres malheureux. Après un passage par les soins de la Croix-Rouge suédoise, il rentre en France et par miracle, trouve son père à Paris, presque par hasard, sur un quai de métro. La mère d’Ernest est décédée en 1944 d’une rougeole, alors que son fils était déjà en route pour les camps. Son père, l’alsacien Ernest Charles, est mort au début de l’année 1946, laissant le jeune Ernest dans une dramatique solitude alors que la fin de la guerre promettait l’espoir d’une reconstitution familiale.

C’est notamment grâce à sa puissante foi chrétienne, qu’il réchappe de la dépression et de la folie. Mais aussi, et surtout grâce à son talent inné de chanteur, alors que la période de l’occupation et surtout de l’après-guerre et du Plan Marshall, sont caractérisés par l’arrivée d’abord cachée, et plutôt ignorée d’Ernest, puis grandissante, de la musique américaine dans les dancings français. Il commence à se produire à Paris dès 1949, et se fait rapidement connaitre, puisqu’en 1952, il remporte le Grand Prix d’interprétation de Deauville avec une chanson alors célèbre : « Je suis un nègre ».

En 1961, il reçoit le Coq d’or de la chanson française et une médaille de la ville de Paris. Entre temps, il s’est marié en 1954 avec la femme de sa vie, Liliane Penlluau, puis l’union donne naissance à un petit William la même année, et à une petite Maya (la chanteuse Maya Williams) en 1964. Bénéficiant d’un succès grandissant dans la chanson, ayant fondé une famille, pionnier du gospel et du négro spiritual en France, chantant ou bien à la gloire de Dieu, ou bien pour le divertissement, Ernest Huss devient John Williams, un homme qui s’élève au-dessus de ses propres angoisses et connait une destinée magique. C’est notamment en chantant régulièrement sur le paquebot France, qu’il est remarqué et très apprécié du public américain.

Particulièrement connu pour ses participations à de célèbres musiques de films, tels Le train sifflera trois fois, Alamo, Lawrence d’Arabie, le Jour le plus long, Docteur Jivago, Thierry La FrondeIl participe en tant que premier rôle en 1973 à la comédie musicale Show Boat.

Après des années de spectacles, de chansons, mais aussi de témoignage pour les générations futures, Ernest Huss, dit John William est décoré de la légion d’honneur en décembre 2005. Il décède à l’âge de 88 ans à Antibes, dans un rêve familial miraculeux et mérité pour cet homme à l’enfance tourmentée par la nature, par l’histoire, par le déchirement de l’âme. Rescapé d’une jeunesse volée, il a construit et espéré, cru et reussi à faire de ses cauchemars des rêves éveillés.

Pour conclure, il faut bien sûr conseiller le livre de Serge Bilé, « Noirs dans les camps nazis », dans lequel l’on a redécouvert notamment, l’incroyable trajectoire de John William. En outre, le crooner ivoiro-alsacien a également publié un livre en 1990, intitulé « Si toi aussi, tu m’abandonnes… », dans lequel il offre un inestimable témoignage sur l’horreur de la détention dans les camps nazis. Le titre « Si toi aussi, tu m’abandonnes… », est également une très belle chanson, réalisée pour la musique du film « Le Train sifflera trois fois ».

Mais le meilleur souvenir que l’on puisse garder de ce grand artiste est son œuvre, son message chrétien et sa voix chaleureuse et pleine d’espérance, que l’on retrouve dans sa magnifique chanson « Toi dans ta chapelle ».

Guillaume de Hazel

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