Louis XIV et les républiques d’Alsace

Louis XIV était arrivé à ses fins. Comme il l’expliquait dans une dépêche circulaire à l’Europe : ayant acquis la souveraineté de l’Alsace aux traités de Munster et de Nimègue, et cette souveraineté paraissant être mise en discussion, ou même niée par les interprétations arbitraires des traités, il avait voulu éclaircir la question. La cour souveraine de Breisach avait fixé son droit ; il l’avait appliqué et fait reconnaitre partout, entre autres à Strasbourg, capitale de la province qui ne pouvait qu’obéir comme les autres villes du pays. L’occupation de cette ville consacrait donc l’établissement de sa souveraineté sur l’alsace. La France s’installait définitivement sur les bords du Rhin d’où elle contiendrait plus facilement les Allemands, comme l’avaient fait jadis, les Romains. Et le Roi faisait frapper sa médaille dont la légende était : Clausa germanis Gallia, tandis que Strasbourg en frappait une autre avec la devise : Adserta urbis tranquillitas.

image002

Mais ceci acquis, Louis XIV compris qu’il ne gagnerait jamais les Alsaciens et Strasbourg s’il ne les ménageait dorénavant avec le soin le plus extrême, eux, leurs coutumes et leurs droits. Roi très Chrétien, il ne pouvait faire moins que de rendre la cathédrale de Strasbourg à son évêque, Egon de Furstenberg, un ami de la France. Il le réinstalla avec ses chanoines, dans son église le 20 octobre. Il fonda dans la ville un collège de jésuite et un couvent de religieuses de la Visitation parlant français pour élever les jeunes gens et les jeunes filles ; mais le culte luthérien continua à être pratiqué en toute liberté dans les autres églises et chaque alsacien put croire ce qu’il voulait. Louvois écrivait à Guntzer le 11 décembre 1681 : « Sa Majesté veut que la liberté de conscience soit entière dans Strasbourg ». Pour ce qui était de la municipalité, bien que les intendants eussent plus tard quelques peine à comprendre les mœurs républicaines d’une cité qui ne voyait dans un roi qu’un protecteur et non un maître, au point que les affaires devaient se traiter par négociations, Louis XIV entendit ne rien touche aux institutions établies. Il désira seulement avoir auprès du Magistrat quelqu’un qui lui rendit compte de ce qui se passerait et il désigna, à cet effet, comme son commissaire, un Alsacien, qui prit le titre latin traditionnel du Schultheiss du Moyen-Age, celui de praetor, préteur, préteur royal : le premier préteur royal fut, en 1685, le Strasbourgeois Ulrich Obrecht, jurisconsulte et philologue, savant homme, petit-fils d’un professeur de droit de Strasbourg, luthérien d’origine. Pour l’ensemble du pays, Louis XVI donna la règle qui se retrouve sous la plume d’une de ses contrôleurs généraux des finances écrivant au dos d’une lettre du maréchal d’Huxelles en 1700 : « Il ne faut point toucher aux usages d’Alsace ». Il n’eut aucune idée « d’assimiler » le pays. Il lui laissa sa vie personnelle et originale. L’action de la France n’allait se faire que graduellement, par une lente et progressive tendance des représentants du roi à unifier seulement l’administration de la justice et celle des finances, ce qui finira par donner à l’Alsace le sentiment d’une existence provinciale et d’une cohésion nouvelle.

Ces représentants furent les intendants. Un des premiers et des plus importants a été Colbert de Croissy, frère du grand Colbert, nommé en 1655 ; c’est avec lui que s’établit le régime français ; il créa le conseil souverain, qu’on installa définitivement à Colmar, en fut fait premier président, tout en demeurant intendant, et fut remplacé en 1663 par son cousin Charles Colbert qui devait rester jusqu’en 1671. L’habile dynastie des Colbert a donc présidé aux premiers moments de l’union de l’Alsace et de la France. Ces intendants n’essayèrent pas de contraindre les Alsaciens à devenir Français ou à croire qu’ils l’étaient. Ils s’appliquèrent à la ménager, à trouver d’ingénieux expédients pour concilier les droits du nouvel Etat souverain avec une quasi-autonomie de la province. Par exemple, sur l’avis de Colbert, Louis XIV, ne voulant pas troubler les habitudes commerciales du pays, n’étendit pas les douanes françaises aux frontières de l’Alsace mais les laissa où elles étaient. L’Alsace, soustraite ainsi à ce qu’on appelait les « cinq grosses fermes », jouissant de tarifs spéciaux, fut assimilée  une province, « réputée étrangère », ce qui facilita chez elle le transit. Louis XIV n’établit pas d’impôts. Il se borna à demander tous les ans à l’Alsace une « subvention » en raison des frais de l’administration de la province ; cette subvention fut de 99000 livres, répartie par les habitants sur les bases de leur taille dit Gewerf. Afin d’augmenter la population du pays et de faire cultiver les terres laissées en friche, Louis XIV promit d’exempter de touche charge pendant six ans ceux, Français ou étrangers, qui viendraient s’établir en Alsace et y cultiver des terres : faculté leur serait donnée d’aller prendre gratuitement du bois dans les forêts domaniales. Une à une chaque ville vint demander au roi un édit spécial lui confirmant ses privilèges, sa constitution républicaine, ses immunités ; et le roi accorda les édits demandés, ses ministres, toujours à court d’argent pour l’Etat, se bornant à faire payer par les villes ces édits : 25000 livres à Obernai, 300000 à Strasbourg.

Louis_XIV_before_Strasbourg-Adam_van_der_Meulen-f3822529

Puis, tous les soins de Louis XIV furent de procurer à l’Alsace la paix, l’ordre, la sécurité, le calme. Il supprima les péages, causes d’entraves et de vexations. Il fit démanteler des châteaux forts, refuges de brigands. Il ordonna à Vauban de dresser un plan de mise en état de défense de la province, comportant la construction de fortifications aux points stratégiques essentiels, tels que le têtes de pont sur le Rhin, Huningue, près de Bâle, qui devint une place à cinq bastions fermant le passage du fleuve ; Neuf-Brisach, en face de Breisach, demeuré à l’empire, cité essentiellement militaire, une des meilleures œuvres de Vauban : le Fort Louis, pas loin d’Haguenau, dans une île, entre la Moder et le Rhin, citadelle puissante, démantelée en 1815 ; enfin au nord, Landau, une des places les plus solides de l’Europe. La paix fut assurée par l’action bienfaisante et adroite du conseil souverain, le plus habile instrument qu’aient imaginé les français pour assoir l’autorité du roi dans le pays. Ce Conseil se montra le défenseur des humbles et des petits. Auparavant, les alsaciens, dans l’anarchie du Saint-Empire, ne pouvaient se défendre que très mal, le landvogt impérial était sans prestige, la Chambre de Spire lointaine et l’empereur ou l’Empire des masses lourdes à remuer. Le conseil apprit aux Alsaciens la valeur décisive du droit. Il établit son autorité sur tous les seigneurs, exigea que les baillis seigneuriaux fussent agrées par lui, fixa l’usage de l’appel de leurs sentences à sa juridiction ; puis édicta les règlements d’administration interdisant aux seigneurs d’établir à leur gré des tribunaux quelconques, exigeant d’eux la prestation de foi et hommage au roi, ce qui les liait. On peut imaginer l’impression que fit cette politique sur le peuple démocratique alsacien. Le conseil s’appliqua à distribuer à tous une justice impartiale, prompte, exacte, économique, ce sont des Alsaciens qui le constatent. Le peuple se trouva à l’abri des violences des grands et des ruses de la chicane. Il eut à portée un défenseur équitable, inflexible, obéi. Des multitudes d’abus furent supprimés. On vit des magistrats des villes qui avaient arrêté légèrement et condamné à la torture des bourgeois reconnus innocents, obligés de payer d’importants dommages et intérêts ; des seigneurs suspects se virent défendre de siéger dans leurs tribunaux ; le Conseil en 1678, ordonna la suppression de certains instruments de torture qu’il déclara barbares ; et la noblesse, les seigneurs, les grands, durent obéir. Quelques-uns s’en allèrent au-delà du Rhin.

Les historiens allemands qui passent rapidement sur ces témoignages du tact et de l’intelligence de la France pour insister sur des menus détails, accidents inévitables d’une occupation difficile, ont surtout fait état de l’attitude de Louis XIV dans la question religieuse, afin de conclure au caractère « brutal » de la « conquête » française. Ils invoquent d’abord un arrêt du Conseil du 30 Janvier 1685, qui ordonnait que toutes les procédures et tous les actes fussent rédigés en français sous peine de nullité et de 500 livres d’amende : cet arrêt n’a jamais été appliqué ; à la veille de la révolution, les actes des notaires alsaciens étaient rédigés en allemand. Louis XIV, disent-ils, imposa à Strasbourg la rentrée de son évêque. Il se trouve que cet évêque, Egon de Furstenberg, était un allemand, un Souabe, dont la mère était une Hohenzollern et dont la plupart des cinq frères figuraient comme grands personnages à la cour de l’empereur ou de l’électeur de Bavière Nous avons dit que la restitution de la cathédrale de Strasbourg à son évêque était le moins que pût faire le roi très chrétien dans une province où il se trouvait que les catholiques, à ce moment, représentaient les deux tiers de la population. Nous avons dit aussi que Louis XIV prescrivit la tolérance religieuse en Alsace, désireux, par loyauté et précaution, que fussent respectées sur ce point les décisions du traité de Munster et les engagements qu’il avait pris envers les villes. Ainsi, la révocation de l’édit de Nantes ne fut pas appliquée en Alsace, pour la raison, d’ailleurs, que l’édit n’y avait pas été promulgué. On a suspecté, il est vrai, la sincérité des sentiments du roi ; surtout on a incriminé le zèle de ses agents ; peut-être y a-t-il eu quelque lettre de Louvois un peu rade, à la manière du ministre, sur le chapitre des conversions à rechercher. On a reproché à Louis XIV d’avoir, pour assurer la paix confessionnelle, demandé que les charges municipales dans les villes alsaciennes fussent alternativement remplies par des catholiques et des luthériens ; d’avoir rendu une ordonnance prescrivant que les personnages remplissant des fonctions royales dans le pays – il les envoyait en France- fussent catholiques, ce qui était la suite de la révocation de l’Edit de Nantes. En fait, tous ces reproches ne paraissent pas avoir une consistance très grave.

Ce qui est plus sûr est le sentiment de bien-être matériel et moral qu’éprouva l’Alsace lorsque l’occupation française eut fait sentir à tous les effets de son action. La sécurité régna. On ne vit plus de soldats, de mendiants et de vagabonds errants dans les campagnes. Des garnisons peu nombreuses assurèrent l’ordre avec la maréchaussée. Des travaux publics améliorent les conditions de la vie économique. Des routes bien entretenues, sans lourde charge pour les habitants, offrirent des facilités au commerce. Des terres furent défrichées et distribuées contre de minimes redevances. Les Alsaciens eurent la sensation de la paix et de la prospérité. En 1710, un gentilhomme alsacien, qui, comme quelques-uns de ses pareils, émigra en Allemagne, Franz Rupprecht von Ichtersheim, publiant à Ratisbonne un livre : Ganz neue elsassische Topographie, où il faisait des vœux pour que l’empereur reprit le pays, résumait les changements opérés en Alsace par les français, et était obligé de reconnaitre, en vingt points, le bin extrême qu’ils y avaient fait. La masse de la population ne souffrit nullement de sa séparation de l’empire, dont elle s’aperçut à peine. La question de la souveraineté, une fois l’administration française installée ; devint indifférente à tous. Aussi, lorsque l’empereur Léopold, outré de la facilité avec laquelle Strasbourg s’était rendue à la France songea à liguer l’Europe contre Louis XIV pour se venger de « l’affront personnel, de l’outrageant mépris » qu’il avait subi et qu’enfin, en 1686, il put entreprendre la guerre de la ligue d’Augsbourg avec tout l’empire, l’Alsace ne bougea pas : les forces françaises le tinrent  couvert et la paix de Ryswick de 1697 confirmant les traités de Westphalie et de Nimègue, régularisa ce qu’avait fait Louis XIV pour s’assurer l’Alsace jusqu’à la Queich et notamment  Strasbourg. Pendant la guerre de la succession d’Espagne, on remarqua le peu de disposition que manifesta l’Alsace pour revenir à l’empereur qui voulait la reprendre. L’évolution des sentiments se faisait insensiblement : elle allait s’achever au XVIIIe siècle.

LOUIS XIV ET LES REPUBLIQUES ALSACIENNES, in Les anciennes républiques d’Alsace, Louis Batiffol, 1918, Bibliothèque de philosophie scientifique.

Louis Batiffol est né à Toulouse le 27 mai 1865, mort à Paris le 23 décembre 1846. Disciple de Fustel de Coulanges, éminent historien, spécialiste des périodes méconnues de l’histoire de France, des rois de la Renaissance et du Grand siècle, collaborateur de la Bibliothèque de philosophie scientifique (fondée par Gustave Lebon)

Publicités