Libertés républicaines de l’Alsace sous la monarchie française.

« Et ainsi l’air de la France royale dans toutes ses manifestations circulait au milieu du pays alsacien grâce à la paix dont jouissait la province. Car, sauf en 1744 où les pandours de l’impératrice Marie-Thérèse vinrent la visiter, l’Alsace demeura à l’abri des guerres. Les seuls événements notables de son histoire sous Louis XV et Louis XVI ont été les fêtes : le mariage de Louis XV avec Marie Leczinska dont le père, l’ancien roi de Pologne, Stanislas, habitait Wissembourg; le passage de Marie-Antoinette allant épouser le futur Louis XVI. Le mariage de Louis XV fut l’enchantement de l’Alsace avec ses cortèges somptueux, son luxe de costumes et de carrosses. Strasbourg se sentit ce jour-là une des grandes villes du royaume et une cité française. Et cependant, elle continuait toujours à parler allemand. Les rois de Versailles ne songeaient pas à contraindre le pays à apprendre le français. Ils ne fondaient pas d’écoles; ils n’obligeaient même pas les Alsaciens à écrire en caractères romans, les signatures des paysans du XVIIIe siècle sur les registres d’état religieux sont en caractères gothiques. Seuls les bourgeois, en rapport avec les officiers du roi, commençaient à parler français; c’étaient eux qui créaient les écoles françaises, eux qui, en 1738, introduisaient le français dans le programme du gymnase de Strasbourg. Si à la fin du siècle le peuple des campagnes ne comprenait pas encore le français, les bourgeois des villes étaient plus avancés. On estime qu’en 1789 un alsacien sur 300 connaissait notre langue. La France royale continuait à laisser les alsaciens libres. 

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Et c’est parce que la France les laissait libres que les Alsaciens, à mesure, s’attachaient à elle et, insensiblement, tournaient tous leurs regards vers elle. Les voyageurs qui les visitent au XVIIIe siècle les représentent sous les traits d’un peuple heureux, porté à la joie, dépourvu d’ambition, vivant avec douceur. Les garçons apprennent un métier, disent-ils, épousent les filles de gens de leur profession, fondent des familles très traditionnelles, travaillent paisiblement, le dimanche se retrouvent avec leurs compagnons au cabaret, à la promenade, à la danse. Les femmes s’habillent à l’allemande et possèdent un ou deux habits qu’elles gardent indéfiniment et qu’elles se transmettent de mère en fille, parce que les modes ne changent pas et que ce peuple n’aime pas les nouveautés; les nobles et les bourgeois s’habillent à la française. Le paysan est doux, sociable, poli, hospitalier et confiant, dans certains cas, froid et réservé. Il faut relire les passages des Mémoires de Goethe où celui-ci, qui vécut étudiant à Strasbourg, décrit l’impression que lui fit ce pays fortuné et tranquille; ou bien la relation d’un autre Allemand, Heinrich Storch, qui visita la province en 1787. Storch constate avec surprise à quel point la ville de Strasbourg s’est francisée. Les moeurs françaises y prédominent, dit-il, les gens de la ville les aiment, ils sont satisfaits d’être unis à la France qui les traite avec tact douceur et dont le joug est léger. Leur « gallomanie » est telle, ajoutent-ils, qu’ils font consister leur bonheur à adopter tout ce qui est français, les hommes sont à la dernière mode de Paris : « J’avoue, écrit le Tudesque piqué, qu’à cent pas de la frontière allemande, je n’aurais jamais cru possible autant de folie! » Et un troisième allemand, Th. Ehrmann, comparant aussi l’Alsace en 1789 et admirant sa prospérité, la tolérance et la liberté dont elle jouit, écrit avec regret que contrairement au préjugé répandu en Allemagne, l’Alsace n’a rien perdu à changer de maître.

Le lendemain de la paix de Westphalie, le pasteur Joachim Klein de Colmar écrivait en 1648 à Nicolas Klein, secrétaire de la ville : « Nous deviendront certainement tous français et si je ne devais voir cela, mes fils le verront à coup sûr. » La prophétie du vieil alsacien du XVIIe siècle se réalisait. En 1781, Strasbourg décida de célébrer avec éclat le centenaire de son union avec la France. Le Magistrat fit frapper 33 médailles d’or portant l’inscription ARGENTORATUM FELIX VOTIS SECULARIBUS : un Te Deum fut chanté au milieu des salves d’artillerie et de mousqueterie pendant que les cloches de la ville en branle portaient au loin dans la plaine l’écho de la joie de tout un peuple en fête. Mieux que ces démonstrations extérieures, un témoignage plus sûr attestait à quel point les Alsaciens unis à la France s’étaient donnés à elle et se dévouaient pour elle : 20000 d’entre eux figuraient comme volontaires dans les armées du Roy. Le drame révolutionnaire allait achever la fusion, insensiblement opérée depuis plus de cent ans, en faisant disparaître les derniers vestiges d’un particularisme qui cachait encore aux yeux les moins avertis le véritable fond des âmes. »

Louis Batiffol, « Les anciennes républiques d’Alsace », Paris, 1918.

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